Mémoires d'Hérodote 3: Une enfance à Halicarnasse

                                                                                              Chapitre 1 

                                                                                   Une enfance à Halicarnasse

Problèmes d’identité..— Je suis bien né à Halicarnasse. — Je suis un métis. — L’autochtonie des Cariens. — Mon père. — Mon pédagogue. — Mon oncle Panyassis et l’histoire des Cariens. —  J’entre dans l’histoire sans le savoir.  La belle et sage Artémise.

Mais depuis toujours, à la vue d’un supposé trésor, elle ne pouvait s’empêcher, dans l’ardeur de l’enthousiasme, ou de la fièvre, de le déplacer aussitôt, d’y mettre ses griffes avec violence, “ Voilà ”, se disait-elle à chaque coup, “ je t’ai enfin trouvé ”, et elle se jetait dessus comme sur sa vocation enfin découverte, qui apporterait à l’énigme de sa vie la solution qu’elle n’attendait plus d’un homme ou d’un système quelconque, et pourquoi pas sous la forme de ce singulier bâton, sur le cône de déjection au pied des montagnes qui se jettent dans la mer, disons à Bodrum, alias Halicarnasse, et dont le bois se limitait pratiquement à l’écorce tandis que l’intérieur, le cœur était fait sur toute la longueur de coquillages, ou d’arêtes de poissons ? en forme de pailles à boire, ouverts aux deux extrémités, de sorte qu’elle pouvait s’imaginer regarder à travers le tuyau de bois comme à travers un prisme particulier qui réfractait la lumière mieux que tout et qui n’était là que pour elle.

Peter Handke, Mon année dans la baie de Personne, Paris, Gallimard, trad. fr. Claude-Eusèbe Porcell, Paris, Gallimard, 1997, p. 252-253 (Frankfurt am Main, 1994).

Kennst du das Land, wo die Zitronen blühn,

Im dunkeln Laub die Goldorangen glühn,

Ein sanfter Wind vom blauen Himmel weht,

Die Myrte still und hoch der Lorbeer steht?

Kennst du es wohl ? Dahin

Dahin möcht' ich mit dir,

O mein Geliebter, ziehn.

“ Connais-tu le pays où fleurissent les citrons, dans la sombre frondaison, les oranges d’or s’embrasent, une douce brise souffle du ciel bleu, le myrte se dresse tranquille et le laurier s’élève. Connais-tu bien ce pays ? C’est là, c’est là que je voudrais avec toi, mon bien-aimé,  me  rendre. ”

 

Johann-Wolfgang Goethe, “ Mignon ”

(cf. Wilhelm Meister, Die Lehrjahre, Livre III, Chapitre 1)

 

                                                                                         Problèmes d’identité

 

Je ne sais si Peter Handke pensait expressément à Ulysse quand il dit “ la baie de Personne ”, mais ce qui le préoccupait, c’est à coup sûr la quête de l’identité. C’est pourquoi j’ai choisi de citer aussi le poète de Weimar et Mignon * qui occupe une place toute particulière dans les années d’apprentissage et de voyage de Wilhelm Meister. Mignon, c’est une créature angélique, garçon ou fille, sans âge et sans mémoire, qu’il rencontre au chapitre 4 du livre II de son apprentissage parmi les danseuses d’un cirque ambulant tzigane. Elle chante l’Italie sans trop savoir si elle y a vécu.

Comme Ulysse, nous voudrions passer notre vie à dissimuler ce que nous sommes, mais le masque (prosôpon ou persona) sous lequel nous nous présentons (larvatus prodeo) nous trahit. Ce que nous disons dit autre chose que ce que nous voulons dire. Chaque fois que nous parlons, nous faisons, sans le savoir, le sacrifice de notre voix personnelle. C’est du moins ce que disent les psychanalystes. Nous voudrions que nos mots n’aient pas d’autre effet que celui que nous recherchons, mais leur écho, répercuté par le visage et la voix d’autrui, nous revient à la face comme un boomerang. Platon nous dit, dans le Cratyle, qu’à chaque chose correspond une voix qui lui est propre, c’est-à-dire un mot originel. Il ajoute que la langue des barbares, des femmes et des enfants est plus proche de ce langage originel. Conclusion logique ou moment paradoxal ? À toi d’en juger ! Euripide, le rival de mon ami Sophocle, se dit qu’il serait préférable que les choses parlent d’elles-mêmes (Hippolyte 925 sqq. et Andromaque 743). S’il en était ainsi, nous serions incapables de mentir et de dissimuler. Rêve ou cauchemar ? Faut-il que nous soyons tout à fait transparents, qu’il n’y ait plus de for intérieur ? Je ne le pense pas et je me dis que tous ceux qui approuvent l’usage du bracelet électronique pour suivre à la trace le criminel récidiviste et la vidéo-surveillance dans les magasins, mais aussi dans les rues, en disant “ que redoutez-vous si vous n’avez rien à cacher ? ”, avec les meilleures intentions du monde, mettent en place (sans s’en rendre compte ?) un dispositif qui peut devenir aussi diabolique que celui de Big Brother imaginé par George Orwell. Si tu penses que je mélange tout, réfléchis encore un peu.

 

                                                                                   Je suis bien né à Halicarnasse

Halicarnsse, vous l’appelez aujourd’hui Bodrum ou bien encore le Saint-Tropez turc si vous préférez parler comme les brochures publicitaires. N’en déplaise aux sceptiques qui relèvent que les Grecs n’ont commencé à associer mon nom et celui d’Halicarnasse que bien après le règne d’Alexandre le Grand et se demandent si la propagande des dynastes d’Halicarnasse, descendants d’Artémise, n’est pas responsable de cette localisation, je suis né à Halicarnasse, peu de temps avant l’avènement de Xerxès qui voulut venger la défaite de Marathon. Ma petite patrie est située entre terre et mer, sur une étroite presqu’île, face à Kalymnos et à Cos où se trouvent le sanctuaire de l’Asclépiéon et l’énorme platane sous lequel Hippocrate et ses confrères donnent des leçons de médecine quand ils ne sont pas partis visiter les malades dans les régions marécageuses d’Asie Mineure ou de Thrace (eh oui, votre mot “ épidémie ”  provient de ces déplacements, en grec epidemiai). Quand nous voulions nous baigner, nous avions le choix entre deux caps, le cap Zéphyrion au Nord sur le golfe Iasos-Mandalya et le cap Termerion au Sud. Nous traversions les maquis de lentisque et de myrte sur les collines avant de suivre les ravins caillouteux bordés de lauriers roses et de pins tortueux. Pour tempérer la chaleur excessive de nos membres et étancher notre soif, il suffisait que nous penschions notre viasge au-dessus du bassin verdoyant de la source Salmakis.  

Pourtant, nos parents nous avaient mis en garde : la nymphe Salmakis, selon la légende, éprise d’un bel adolescent, Hermaphrodite, le fils d’Aphrodite et d’Hermès, l’entraîna dans ses ondes pour faire de lui (beau paradoxe !) l’inventeur du mariage sanctionné par la loi.  Est-ce pour cette raison que je ne me suis jamais marié, au grand désespoir de mes parents ? D’ailleurs, je me gausse quand je constate que certains préfèrent croire l’incroyable au lieu d’admettre que tout homme ou toute femme porte en lui ce qui le rapproche de l’autre moitié de l’humanité, pour le meilleur ou pour le pire, sans être pour autant Hermaphrodite, sans avoir été réduit à la triste condition d’eunuque comme le Pédaséen Hermotimos * par un dénommé Panionios (n’en déplaise aux Ioniens, ceci n’est pas de mon invention). J’ai raconté qu’à Pédasa, dans l’arrière-pays d’Halicarnasse, la prêtresse d’Athéna devenait une femme à barbe quand le malheur menaçait (ce fut le cas lors de la guerre menée par Harpage contre les Cariens). La guerre, c’est vraiment le “ monde à l’envers ”, comme le disent l’un de tes maîtres, Raymond Weil *, et Carmen Bernand *, ta collègue de Paris X-Nanterre. La reine Artémise devient aussi vaillante qu’une Amazone et aussi avisée et rusée que le plus malin des mâles. Carmen Bernand nous entraîne au cœur de l’Amazonie pour nous faire découvrir que les compagnons de Christophe Colomb, comme les Grecs qui situent ce “ monde renversé ” sur l’île d’Hesperia située aux confins de la terre habitée, sur les pentes du Caucase ou en Inde, ou encore sur une île libyenne au milieu d’un lac, ont pris des Indiennes craintives pour des Amazones. Ces gardiennes de l’Eldorado refusent d’avoir un mari et mettent à mort tous les enfants mâles, ce qui prouve qu’elles ne refusent pas les relations sexuelles.

Avant de découvrir le Méandre, le Caystre, l’Hermos, l’Halys ou le Pactole, je ne savais pas que les fleuves pouvaient constituer des frontières et des obstacles, je ne connaissais pas les grandes plaines fertiles, les grandes voies de communication vers l’intérieur de l’empire, les paradis riches de leurs arbres fruitiers et d’une faune surprenante. Je croyais naïvement que le petit tuyau de roseau avec lequel je fabriquais un pipeau donnerait à chacun de mes yeux l’acuité qui lui permettrait de mieux cerner les contours des petites choses dont l’enchevêtrement apparemment hasardeux mérite aussi d’être représenté comme un monde ordonné. Sur le sol rocailleux de nos garrigues, où la terre noire est si rare, nos pas ne faisaient détaler que des lièvres craintifs aux oreilles molles et des geckos avec leurs pattes en forme de ventouses, ou de dangereux aspics. Ces vagabondages incessants, dans les limites étroites de notre petit empire, ont fait de moi un marcheur infatigable, un arpenteur insatiable. Je songe aux sarcasmes de Xénophane qui ironise à propos de la délicatesse des Lydiens amollis par le luxe et je me souviens de la réponse que la Pythie fit à Crésus : Lorsqu’un mulet deviendra roi des Mèdes, alors, Lydien aux pieds fragiles, aux bords du caillouteux Hermos, fuis, ne résiste pas, et ne rougis pas d’être lâche (I, 55).

Halicarnasse, ce n’était pas seulement un ensemble de bourgs campagnards qui ne parvenaient pas à briser le carcan des traditions, c’était aussi un port de pêche et de commerce ouvert sur de larges horizons qui me faisaient rêver et nourrissaient mon insatisfaction. Il me suffisait de rejoindre les parapets et les grèves où l’on répare les filets et où l’on tire les navires au sec pour les décharger et les calfater avec le bitume venu de Mésopotamie. Je pouvais rencontrer ceux qui avaient essuyé des tempêtes et visité les cités et les peuples. “ Heureux qui, comme (le malheureux) Ulysse… ” ! Le pauvre pêcheur ou le patron de navire sans scrupules devenaient pour moi des experts en humanité, capables de décrire et de raconter avec autant de talent que l’aède d’autrefois, et je me disais qu’un jour moi aussi je déplacerais les lignes qui bornaient mon horizon. Les femmes de ma famille avaient beau me raconter l’histoire de ces malheureux qui avaient dérivé pendant quarante jours sur un radeau qu’ils avaient réussi à construire avec les madriers de leur navire, la Gorgone, dont les vagues étaient en train de détruire l’ossature. Les rescapés, peu nombreux, furent recueillis par un navire qui avait de bons yeux puisqu’il s’appelait Argus ou Argos. Ils avaient raconté que le patron de la Gorgone, qui faisait partie des rescapés, était non seulement inexpérimenté mais téméraire, puisqu’il n’avait pas tenu compte des mises en garde d’un marin qu’il jugeait trop vieux pour être sagace. Le navire avait été drossé par Borée vers une zone de hauts fonds. Pour survivre, ils avaient dû manger les cadavres de leurs compagnons, comme certains aviateurs qui survolaient la Cordillère des Andes et dont tu connais l’histoire. De mon temps, on discutait encore pour savoir si le patron était coupable ou tout simplement victime d’une fortune de mer. Je souris quand tu me dis que tu n’as pas encore réussi à éclairer un épisode de votre légende familiale. En juillet 1816, à bord du radeau de la Méduse rendu célèbre par le tableau de Théodore Géricault, qui mourut en 1824 à 33 ans, se trouvait le lieutenant de vaisseau Pierre, Philippe, Denis Bellot, dont on a conservé le témoignage au procès du chef de l’expédition, Duroy de Chaumarey. Il se peut que ce personnage soit l’ancêtre lointain de vos cousins Rouhier.

                                                                                 Je suis un métis

Mon père, Lyxès, et ma mère, Dryo (il arrive que vous l’appeliez Rhoio), m’ont dénommé Hérodote. Un nom parlant qui revient à dire que j’étais sans aucun doute un joli “ cadeau d’Héra ”, protectrice des cités et matrone respectable, jalouse et irascible !. Il faut croire que mes parents étaient très soucieux de nous placer sous la protection des dieux grecs, puisque le prénom de mon frère était Théodore, et j’espère que mon existence aventureuse ne les a pas conduits à blasphémer contre Héra. Ce n’est pas me faire injure que de souligner les consonances barbares et cariennes des noms de mes parents et de mon oncle Panyassis, qui avaient sans doute aussi quelque rapport avec Samos. Je me moque bien de la généalogie d’Hécatée de Milet dont le père s’appelait Hégésandros, quelque chose comme l’ “ homme de tête ” ou le bélier du troupeau, ce qui est à coup sûr plus rassurant qu’un nom aux consonances barbares pour obtenir un brevet d’hellénisme, et la déconvenue du Milésien devant les cent quarante-cinq prêtres de Zeus de Thèbes (je parle de la ville égyptienne) a de quoi me réjouir. Il ne me déplaît pas d’être un métis ou un quarteron de Carien et je n’approuve guère que les habitants d’Halicarnasse se prétendent “ nés de la terre ”, comme les Athéniens issus du vieux roi Cécrops dont le corps  se termine en queue de  serpent, ou les Thébains de la première génération qui furent privés d’enfance puisqu’ils naquirent armés de pied en cap, cuirassés comme des lucanes, ou plutôt comme des alligators, puisque Cadmos avait semé des dents de dragon.

Anaximandre le disait bien : le petit de l’homme et de la femme n’est qu’un animal, plus faible que les autres, puisqu’il est dépourvu des écailles qui le recouvraient quand il était encore poisson, puisqu’il doit être allaité longuement et douillettement vêtu. Belle leçon d’humilité ! Marigot primitif où les premiers animaux étaient enveloppés par une écorce épineuse, terre noire où les larves sorties des œufs pondus par les cigales s’enfoncent pour y séjourner de nombreuses années avant de devenir cigales, sein maternel où j’ai flotté pendant quelques mois (je ne sais de quoi j’avais l’air !). À propos des cigales, je t’invite à lire le Banquet de Platon (191 c), l’Histoire des Animaux d’Aristote (556 a 14-b 20) et le chapitre 17 des Souvenirs entomologistes de Jean-Henri Fabre : Quatre années de rude besogne sous terre, un mois de fête au soleil, telle serait donc  la vie de la Cigale. Ne reprochons plus à l’insecte adulte son délirant triomphe. Quatre ans, dans les ténèbres, il a porté casaque de parchemin ; quatre ans, de la pointe de ses pics, il a fouillé le sol ; et voici le terrassier boueux soudain revêtu d’un élégant costume, doué d’ailes rivalisant avec celles de l’oiseau, grisé de chaleur, inondé de lumière, suprême joie de ce monde.

L’histoire des animaux nous dit que la vie n’est que métamorphose. Prenons le ver à soie que ton professeur d’histoire naturelle du Lycée Banville à Moulins, M. Pécoil, t’a appris à élever sur les plaques de fonte de votre cuisinière en compliquant un peu la vie de ta mère qui devait cohabiter avec cette petite colonie aux yeux noirs. Le cocon fabriqué par la larve qui va devenir chrysalide ou nymphe et les tissus de soie sont à coup sûr plus admirables que ce petit bombyx passe murailles, bien plus terne que d’autres papillons de même forme, le sphinx tête de mort, ou ceux qui guettent la saison et l’heure pour butiner les fleurs de lavande et raviver les teintes de leur casaque quand la lumière du soleil se met à friser.

Les gens d’Halicarnasse, qui n’en sont pas à une contradiction près, disent que leur héros fondateur est venu de Trézène, la petite patrie de Thésée qui accueillit les femmes et les enfants d’Athènes avant la bataille de Salamine, et qu’il s’appelait Anthès, fils de Poséidon et d’Alcyone. Les brassages de population, inévitables dans toute l’Asie Mineure, les exposaient à beaucoup de mariages mixtes et faisaient d’eux en somme des Mixhellènes. Un bon mélange, une noble bâtardise qui met à même de choisir ce que les peuples ont de meilleur sans s’encombrer de préjugés, comme cherchaient à le faire les législateurs Zaleucos ou Charondas quand ils aidaient les fondateurs de cités nouvelles. Ah ! si les Thouriens étaient restés fidèles à ces principes au lieu de singer Athènes ! Mes compatriotes d’Halicarnasse, d’ailleurs, n’ont guère prouvé leur fidélité aux vertus doriennes le jour où un de leurs athlètes, Agasiclès, le mal nommé (“ admirablement glorieux ” ?), emporta chez lui le trépied qu’il avait remporté aux jeux d’Apollon Triopien, ce qui valut à ma patrie d’être exclue de la confédération de l’Hexapole qui administrait son sanctuaire.  Plutôt que de considérer comme un alliage de bon aloi les légendes qui permettent aux gens d’Halicarnasse de situer sur leur sol l’enfance de Zeus, le fils de Rhéa, j’utilise comme pierre de touche incontestable le culte de Zeus Carien. Près de son temple, veillent en permanence deux corbeaux qui ne supportaient pas qu’un troisième corbeau cherche à les rejoindre. Comme la foudre de Zeus, ils sont capables d’aveugler  celui qui défie les dieux, par exemple Anchise, berger royal et père du Troyen Énée, qui avait révélé la nuit d’amour qu’il avait passée avec Aphrodite. Les oiseaux de Zeus ne sont pas toujours des aigles. Ce que je viens de dire n’a rien de désobligeant pour Zeus. Je ne suis pas en train de l’expédier “ aux corbeaux ” comme disent les Grecs. Je crois que vous dites “ au diable ” pour signifier quelque chose d’analogue, mais je n’ai pas bien compris s’il s’agit du royaume du Zeus des Enfers où régnerait un serviteur déchu du Dieu des Dieux. D’ailleurs, je me plais à réhabiliter les animaux, y compris ceux dont la réputation est détestable. Ce cher Ésope nous dit qu’un corbeau assoiffé est capable de comprendre qu’il lui suffit de mettre des cailloux dans une cruche pour faire monter le niveau de l’eau. Dans le Monde du 21 janvier 2005, je lis qu’un universitaire d’Auckland, Gavin Hunt, nous parle d’un corbeau calédonien qui est capable de tailler des harpons avec des feuilles barbelées de pandanus pour extraire larves et insectes. Une étude publiée dans la revue Nature (13 janvier 2005) rapporte une expérience analogue à celle de Psammétique, que Frédéric II de Prusse voulut reproduire, à ceci près qu’il ne s’agit pas d’un enfant, mais d’un corbeau que l’on a séparé de ses congénères. Cette histoire d’“ enfants sauvages ” ne cesse de vous hanter, de Mowgli à Gaspard Hauser et… à François Truffaut. Un corbeau, séparé de ses congénères, est capable de la même performance. De quoi relancer la controverse sur l’inné et l’acquis. Il n’est pas plus bête qu’un aigle qui précipite un rocher du haut du ciel pour assommer un lièvre ou briser un œuf de tortue ou de crocodile.

Comment se fait-il que, chez certains peuples galliques, on crucifie les chouettes à la porte des granges ? Pourquoi les historiens de Rome éprouvent-ils le besoin de signaler les apparitions d’une chouette dans un camp militaire ou dans les rues des villes, comme si elles avaient quelque chose à voir avec les catastrophes provoquées par la folie des hommes, la guerre civile par exemple ? L’oiseau d’Athéna, dont les yeux transparents accueillent le monde pour mieux percer ses secrets, ne mérite pas d’être ainsi traité. S’il s’envole au crépuscule, comme disent vos professeurs de philosophie depuis Hegel, c’est pour mieux nous dire qu’il faut de l’âge et beaucoup de raison pour penser un peu, et sans doute aussi les épreuves personnelles, la lumière du jour, mais aussi ce film noir que nous propose le théâtre du monde. Pour ma part, alerté par leurs cris d’orfraie, j’ai eu la joie de découvrir dans ma cheminée deux chouettes effraies nichées sur le tas de pelotes qui témoignait encore de leurs habitudes diététiques. Comment pourrais-je oublier ces filles aux yeux d’or, le beige velouté de leurs plumes et la force surprenante de leurs serres ?

                                                                                                Mon père

Je n’ai connu ni le luxe, ni la pauvreté. J’ai de la peine à reconnaître mon père dans le livre de Wheeler qui fait de lui un richard circonspect, quand il s’agissait de mon argent de poche, et un brave père de famille soucieux de me donner une éducation conforme aux règles en vigueur (p. 38). En somme un conformiste ! Ma famille était certes considérée comme une famille honorable de notables, mais il plane un certain mystère sur les activités de mon père. Notre aisance résultait sans doute des activités commerciales auxquelles il se livrait, peut-être de la pêche autour des épaves, et j’ose espérer qu’il n’a jamais allumé des feux sur les collines pour faire sombrer les vaisseaux ventrus qui venaient d’Égypte, de Phénicie ou de Cilicie. À ce propos, je signale que l’ingéniosité des naufrageurs ou naufrageuses n’a pas de limites : sais-tu que les riverains des côtes de Saintonge promenaient sur le rivage un âne portant un fanal allumé ? On appelait cela “ faire tanguer l’âne ”, sans doute parce qu’ils voulaient forcer le destin et ne supportaient pas que le droit des âges obscurs attribue les biens échoués au seigneur de la côte. On dit même qu’au pays de Brignogan, sur les côtes d’Armor, les “ pagans ” fixaient des torches aux cornes des taureaux pour imiter le tangage et le roulis d’un bateau qui rentre au port. Cet usage d’un leurre me rappelle un stratagème utilisé par Hannibal pour faire croire aux Romains qu’il disposait d’une armée nombreuse. À travers les âges, les hommes n’ont cessé de récupérer le bois de mer que le sel a rendu imputrescible et de réemployer les pierres des édifices tombés en ruines ou détruits par la guerre. Si les poutres de mon logis de Thourioi, si les madriers de mon enclos pouvaient parler, tu saurais d’où provient tout ce bois. Ceux qui plongent pour retrouver les épaves et qui fouillent les ruines et les tombes n’ont pas toujours les nobles préoccupations de vos archéologues. Au naufrageur qui ne prend aucun risque, je préfère l’escumeur des mers qui bat la Mer Égée en faisant ses courses pour son propre compte. Je félicite Thucydide d’avoir remarqué qu’il n’était pas déshonorant dans l’ancien temps de se dire pirate quand on était interrogé par ses hôtes. Mais s’il voulait dire que ce mode de vie ne reparaîtra plus, quelle erreur ! Tu es mieux placé que moi pour savoir que la Méditerranée, la Mer de Chine et le détroit de Malacca sont régulièrement infestés de pirates. Pas de roman grec sans un épisode d’enlèvement par les pirates. Des pirates à qui le Grand Pompée a dû livrer une guerre inexpiable aux Barbaresques qui enlevaient garçons et filles de bonne famille pour avoir une belle rançon, cela ne cessera jamais, tant que la nature humaine, éprise de liberté et soucieuse d’améliorer l’ordinaire, sera la même. Je comprends que les dictionnaires de votre Grand Siècle, étudiés notamment par Isabelle Turcan *, ne parviennent pas à distinguer les méchants pirates dont les histoires fascinent les enfants parce qu’ils rêvent de liberté et les braves corsaires qui se dévouent pour remplir la cassette du Roi et faire en sorte qu’il soit si peu que ce soit maître des mers. J’imagine que tel ou tel pirate a dû s’acheter une conduite en devenant corsaire, par exemple Eustache le Moine qui se mit au service de Philippe Auguste, le vainqueur de Bouvines. Flibustiers, boucaniers, voilà deux mots dont l’origine est bien intéressante. Le premier provient sans doute du néerlandais vrijbooter ou de l’anglais freebooter, celui qui fait du “ butin ” sans rendre de comptes à personne. Le boucanier est à l’origine un Indien des Caraïbes, ou un colon Européen encore vagabond et sans villes, qui fait boucaner les viandes, celle des animaux … ou celle des prisonniers de guerre. Ils déposent ces viandes sur des claies de bois sous lesquelles ils allument le feu. Ces claies, on les appelle barbacoa où tu reconnaîtras l’ancêtre de vos barbecues qui vous permettent de singer les sauvages (et de l’argotique barbaque qui désigne la viande ?). Avant de laisser là pirates, corsaires, forbans, rovers (oui, tu as bien lu, c’est aussi le nom d’une marque de voiture anglaise ou des Land-Rover qui courent à travers le désert comme des dromants-dromadaires, ces vaisseaux du désert dont le balancement vous donne le mal de mer), je salue au passage les pirates olonnais nichés dans les environs de la Chaume en Vendée, les Frères de la Côte rendus célèbres par Joseph Conrad, dont tu retrouves le souvenir quand tu parcours les crêtes du côté d’Escampobariou dans la Presqu’île de Giens … et les ancêtres réels ou supposés de Mark Twain* .

Je ne reprocherai pas à mon père d’avoir été avare de confidences à propos de ses voyages, puisque, dans mes Enquêtes, je n’ai même pas été capable d’expliquer pourquoi j’ai pu parcourir le monde. Quand il faisait escale à Halicarnasse, mon père ne tenait pas en place. Il avait le mal de terre comme d’autres ont le mal de mer et, tous les soirs, il allait s’asseoir, le regard plein de vague à l’âme, près des rampes qui permettent de tirer les barques au sec. De même, le père du Vendéen Michel Ragon *, Aristide, étouffait dans sa petite ville de Fontenay-le-Comte et “ ses pas le portaient tout naturellement vers la gare, c’est-à-dire la porte du large ”. Cet ancien officier de la Coloniale est mort de tuberculose, d’alcoolisme et d’ennui. Le spleen de l’homme libre qui toujours chérira la mer, selon le mot de Baudelaire, la mélancolie de Pierre Loti qui croyait s’en tirer en se constituant un petit univers exotique, cette mélancolie qui, un jour où l’autre, envahit l’homme insatisfait ou accablé par les épreuves et lui fait éprouver la lassitude du quotidien. Un jour, pendant notre exil à Samos, mon père partit pour ne plus revenir, après avoir confié une somme rondelette à celui qu’il avait désigné pour m’accompagner dans mes voyages, et l’on perdit sa trace. Oui, j’ai bénéficié des bonnes relations que mon père entretenait avec les marins, je me suis embarqué avec eux et j’ai accompagné les caravanes qui parcouraient les routes que la sagesse industrieuse du Grand Roi et de ses satrapes avait construites pour commercer, faire circuler ses directives, acheminer les tributs et les dons et surveiller l’empire. À ceux qui me présentent comme un émissaire stipendié par l’Olympien Périclès, ou comme un géographe qui préparait les aventures de l’empire athénien, je ne puis objecter que le récit des circonstances de mes voyages, mes allusions répétées aux divisions fratricides et aux dérives dangereuses de la démocratie athénienne et le mémorial des opinions que j’ai exprimées devant l’assemblée des Thouriens ou dans mes lettres à Sophocle et à Périclès.

  Mon pédagogue

Mon pédagogue, sans doute soucieux de faire oublier son véritable nom (il a parfaitement réussi), se faisait appeler Mnésiphile. C’était à coup sûr un “ ami de la mémoire ”, particulièrement doué pour faire en sorte que ses élèves se souviennent. Un autre Mnésiphile avait enseigné à Thémistocle l’éloquence qui allait permettre à cet homme nouveau de devenir un politique averti. On dit même que cet homme, ou son ombre, rendit visite à Thémistocle dans la nuit qui précéda la bataille de Salamine (VIII, 57-58). Mon pédagogue méritait bien de porter ce pseudonyme. En effet, à l’époque où je ne savais ni lire ni écrire, il récitait de courtes listes de mots, noms d’animaux ou de fleurs, noms de lieux ou petits catalogues de dieux et de héros de la mythologie, et me proposait de retrouver ces éléments par mes propres moyens. Plus tard, il se mit à associer à chacun des mots une petite histoire pour m’amuser, mais aussi pour m’apprendre d’autres mots. Pour autant, il ne perdait pas de vue que l’agrément d’un récit peut faciliter l’apprentissage de la vie, qu’il soit assorti ou non d’une petite leçon de morale. Chacun de ses récits constituait donc ce que les Grecs d’autrefois appelaient ainos ou mythos. Il arrivait même que nous nous répartissions les rôles comme au théâtre.

Mon oncle Panyassis et l’histoire des Cariens

Grâce à mon oncle Panyassis, qui se piquait de poésie, mon enfance ne fut pas sans histoires. J’ai eu la primeur des épopées qu’il commençait à écrire, et je me souviens qu’il célébrait le passé glorieux des Cariens, à qui les Grecs doivent les cimiers de leurs casques, les insignes et les courroies de leurs boucliers. Le pharaon Psammétique, qui connut deux fois l’exil à cause de l’Éthiopien Sabacôs et des autres rois égyptiens, dut son salut aux hommes de bronze dont l’oracle de Léto lui avait annoncé la venue. Il s’agissait en fait d’Ioniens et de Cariens, qu’il eut l’intelligence de recruter comme mercenaires (II, 152). Contrairement à ce que disent ces menteurs de Crétois, les Cariens ont toujours vécu sur le continent autour du sanctuaire de Zeus Carien à Mylasa. Ils ont toujours fourni d’excellents rameurs et de courageux mercenaires à Minos, aux Pharaons ou au Grand Roi. Les Cariens racontent aussi que, revenant de la guerre de Troie, le médecin Podalire, aussi célèbre que Machaon, fut poussé par une tempête sur leurs côtes et qu’il guérit une fille du roi Damaethus en la saignant aux deux bras, avant de la recevoir comme épouse en guise de récompense. J’ai appris à Cos, sous le célèbre platane, qu’Hippocrate se disait descendant d’Hippolochus, fils de Podalire. Panyassis me racontait aussi les voyages d’Héraclès en récitant les vers de son poème et les légendes des femmes du temps jadis qui passèrent l’Hellespont dans un sens ou dans l’autre, victimes de leur passion ou du désir irrépressible de leurs séducteurs et ravisseurs, Europe, Io, Médée et la belle Hélène. L’abaque, en revanche, comme le remarque Wheeler (p. 24), cette planchette de bois divisée en rangées pour y disposer les boules qui servent à calculer, était pour moi un instrument de torture, et mon pédagogue ne savait où donner de la tête ou de la baguette pour que mes opérations tombent juste. Comment s’étonner dès lors que je sois un panier percé et que je sois un peu brouillé avec les chiffres ?

J’entre dans l’histoire sans le savoir. La belle et sage Artémise.

Mais le vent de l’histoire s’est mis à souffler.

Imaginez un bambin de cinq ans juché sur les épaules de son père, qui assiste au départ des vaisseaux de la flotte du Grand Roi, imaginez la belle et sage Artémise debout à la proue du plus beau des navires, exhortant les marins à la confiance. Mon père me disait qu’elle ne régnait pas seulement sur le promontoire continental d’Halicarnasse, mais aussi sur les îles voisines, Cos, Nisyros et Kalymnos. Il peut paraître étrange qu’une reine qui ne pouvait aligner que cinq navires ait joué un rôle aussi éminent dans la flotte du Grand Roi et au sein du conseil qui l’entourait. Elle le devait à la qualité de ses navires que je comparais à celle des vaisseaux des Phéniciens venus de Sidon, des experts en la matière (VII, 99). Les bateaux d’Artémise n’étaient pas des vaisseaux de charge, ces gauloi ventrus capables de porter des cargaisons considérables, mais des vaisseaux effilés comme des poignards, bien faits pour éventrer la coque des vaisseaux ennemis … ou un vaisseau ami, comme Artémise l’a fait pour abuser l’ennemi au début de la bataille de Salamine (VIII, 87 ). Quand je dis qu’elle n’était nullement contrainte de se joindre à l’armée de Xerxès, je veux simplement dire que c’était son libre choix, puisqu’il arrivait que le Perse concédât une certaine autonomie aux dynastes des côtes d’Asie Mineure, s’ils acceptaient de se considérer comme ses vassaux et de lui payer un tribut. Elle aurait pu rester neutre.

D’autres peuples, qui ne disposaient pas des mêmes atouts ou qui devaient payer le prix des révoltes qu’ils avaient fomentées sans réfléchir aux conséquences, subirent la dure loi d’un esclavage collectif. Ils devaient subir les coups de fouet sur le sentier de la guerre et jouer le rituel de la prosternation aux pieds du Roi ou aux portes de ses palais. Tu noteras que, dans mon Enquête, je me suis toujours efforcé de faire la part des choses et de trouver des excuses pour les peuples que l’on accuse d’avoir médisé. Je viens de retrouver, dans une vieille caisse d’osier, les notes qui m’ont servi pour préparer l’une de mes conférences à Athènes. Je ne puis te livrer tels quels ces vieux débris d’une parole qui parvint à séduire les auditeurs. Il faut que je couse, comme un rhapsode, ces petits morceaux d’éloquence et ces bribes de discours qui servaient de support à ma mémoire. Tu pourras te faire une idée du style et de la teneur de mes propos.

“ Oyez, oyez, mes hôtes Athéniens, la belle histoire d’une femme à nulle autre pareille, une femme tyran dirai-je (c’est tout de même moins ridicule que “ tyranne ” !) qui osa vous défier sur mer. Elle devait son pouvoir à son père Lygdamis, et je ne puis rien dire à propos de son mari, sinon qu’il mourut peu après son avènement en lui laissant un fils qui avait à peu près mon âge l’année où eut lieu la bataille de Salamine (480). Cette Amazone a parfaitement réussi à faire oublier qu’elle n’était en somme qu’une régente. Elle fut assez sage pour comprendre qu’il était inutile et dangereux de se révolter, en ne comptant que sur les forces des Grecs d’Asie Mineure. Je le dis au risque de vous choquer parce que c’est la stricte vérité. ” (Mais il ne faut pas en déduire, comme le fait Wheeler (p. 35) que mon père s’était lié d’amitié avec le père d’Artémise).

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Dernière mise à jour de cette rubrique le 03/06/2007